Carine Vernon ne se tait plus !

Rencontre avec Carine Vernon, qui nous présente l’exposition “Corps se tait”, bientôt visible au Trait d’union à Glisy, puis à la Maison du Théâtre, à Amiens.

Commençons par les présentations : Quel est ton parcours professionnel et artistique ?

Je m’appelle Carine Vernon. Je suis graphiste, artiste, auteure et co-responsable de l’agence de communication Tri-angles. J’ai fait des études d’art à la fac, puis à l’ESAD (École Supérieure d’Art et de Design d’Amiens). Pendant ces années, j’ai exploré différents domaines d’expression plastique : la typographie, la sérigraphie, le modelage, le dessin, le design 3D, la PAO… Riche de toutes ces expériences, j’ai décidé, diplôme en poche, de créer un collectif de designers graphiques avec deux partenaires ayant suivi le même parcours universitaire. Ce collectif est rapidement devenu une agence de communication. Après 12 années consacrées à ma vie de mère, de compagne et de cheffe d’entreprise, j’ai éprouvé un désir croissant de revenir à la création plus libre, artistique, sans “commande”. J’ai vite retrouvé des sensations intenses de création grâce à la terre que je sculpte et modèle. Le retour à la matière est devenu une évidence, une source de plaisir qui a nourri cette volonté artistique. J’ai poursuivi cette démarche en rejoignant un collectif de brodeuses, organisé par l’artiste designeuse et scénographe Alexandra Épée en juin 2020.

Comment t’es venue l’idée de l’exposition “Corps se tait” ?

Issue d’une lignée de femmes violentées par leurs compagnons, j’avais envie d’interroger cette histoire filiale : « Qu’est-ce que cela dit de ma position de femme dans le rapport à l’autre, à l’homme et à la société ? Et qu’est-ce que je transmets à ma fille ? ». Pour cela, je sculpte la matière, ici le fil. Je renoue alors avec une pratique transmise par ma grand-mère que je mets au service de la parole d’autres femmes ayant en commun le même passé violent. Je souhaite créer ainsi une filiation tangible, un fil rouge concret, qui relie chacune en leur offrant une visibilité plastique. J’ai donc travaillé sur l’installation d’une série de corsets brodés. Ces sculptures viennent dire la maltraitance que subissent les femmes, les difficultés qu’elles ont à s’émanciper. Je propose une œuvre interactive qui nous invite à déconstruire nos conditionnements en se posant la question de la transmission et sa fragilité. Construire une œuvre commune de résilience : broder pour porter les voix de celles qui se sont tues trop tôt, broder pour créer un espace de guérison, tisser magiquement, comme un secret du monde, le lien social. Ensorceler l’espace pour y tramer tangiblement la mémoire de nos destinées passées, futures et présentes.

L’objet “corset” est donc un choix symbolique évident ?

J’ai choisi de travailler le corset car il est le symbole d’un enfermement physique et psychique. Il vient dire la maltraitance que subissent les femmes, les difficultés qu’elles ont à s’émanciper. Mais c’est aussi à travers ce corset, et essentiellement les conditions dans lesquelles on le fabrique, que les femmes ouvrières des usines Clément de Limoges se sont révoltées puis ont milité et siégé, dès la fin du XIXe siècle, dans des syndicats tels que la CGT.

Sur quoi cette exposition aspire-t-elle à faire s’interroger les spectateur.rice.s ?

La transmission, la déconstruction… Déconstruire ce qui nous conditionne en tant que femme ou homme dans cette société. Elle pose la question de la transmission, du lien, de l’éducation, apprendre à nos enfants à se respecter et respecter les autres dans leurs différences, celle de la vertu et des injonctions : comment les jeunes filles et les femmes doivent se tenir, sourire, s’habiller, être minces, bonnes mères, bonne épouse, sexy mais pas trop,intelligentes mais pas trop… La liste est infinie… Elle interroge aussi sur la violence physique, psychique, conjugale, mentale, sociétale, le sexisme ordinaire, la place du genre dans le marketing, le monde du travail…

Où et quand l’exposition “Corps se tait” sera-t-elle-visible ?

Les jeudi 18 et vendredi 19 novembre au Trait d’union, scène culturelle Longueau / Glisy, en marge de la pièce de théâtre “Les roses blanches” (Compagnie YAENA). Les représentations auront lieu chacun de ces deux jours à 14h30 et à 20h30 (durée : une heure et demie), puis les mercredi 24 et jeudi 25 novembre à la Maison Du Théâtre d’Amiens. L’idéal, c’est de venir une demi heure avant la pièce pour pouvoir découvrir l’exposition !

Peut-être que nous pouvons en profiter pour glisser un petit mot sur cette pièce de théâtre ?

Oui ! “Les roses blanches”, mise en scène par Mavikana Badinga, est un texte puissant qui aborde aussi le thème de la violence conjugale et qui parle de libération. La pièce raconte l’histoire de Stéphane. Celui-ci rencontre le nouvel amoureux de sa maman. Il raconte leur nouvelle vie, pleine de gaieté, puis la violence qui s’installe. “Les roses blanches”, c’est le parcours d’un homme en devenir qui devra se battre contre lui-même pour ne pas entrer dans le cercle infernal de la répétition.

Les représentations du 18 et du 24 novembre seront suivies d’un bord plateau avec l’équipe de création, Sarah Pèpe, autrice de la pièce et la psychologue Valérie Collart.

Celles du 19 et du 25 novembre précéderont une rencontre en présence de Karen Masson, psychologue qui étudie la mécanique des traumatismes et les violences conjugales.

Tarifs, horaires, résumés, itinéraires… Toutes les informations pratiques sont ici :

À noter :

Le travail textile et artistique de Carine Vernon est également visible actuellement au Safran, au sein d’une exposition collective organisée dans le cadre du festival d’art contemporain IC.ON.IC proposé par Amiens Métropole.

Interview réalisée par :

Clément Foucard

Photographies et illustrations :

Carine Vernon

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