Déchiquetées

Le corps des femmes dans la société, une vaste question sur laquelle Roline et Paillasse ont des choses à vous dire, et à vous montrer. Une exposition à voir et écouter jusqu’au mercredi 22 décembre à Rivery plage arrière.


Pouvez-vous vous présenter ?

R : On se connait depuis un moment avec Paillasse. On est meilleures copines. L’idée de l’expo, c’était à une soirée je me souviens, on en avait parlé.
P : En fait c’est une nuit, j’avais rêvé d’une sorte d’installation. Et je me suis dit “putain, j’ai trop envie de faire ça !” Et je vois Roline direct avec moi pour le projet. Je me suis dit qu’il fallait absolument que je lui en parle. Je lui ai dit que j’avais envie de faire une expo sur le corps des meufs, mais genre trash, un peu choquant, qui dérange un peu. Elle me dit “J’ai plein d’idées qui me viennent direct !”. On s’est comprises direct sur ce à quoi ça devait ressembler.
R : Je pense qu’on avait de plus en plus des conversations entre nous. On parlait beaucoup de féminisme. On s’intéressait toutes les deux à ça. Ça venait naturellement dans les conversations. On s’est dit qu’on allait extérioriser avec nos petits travaux plastiques. C’était un peu comme une évidence.
P : J’ai pris conscience de plus en plus de choses dans la société, des trucs qui nous entourent qui sont hyper dérangeants pour les femmes pour s’épanouir. Et du coup, ça vient naturellement, et encore plus quand tu as bu et que tu commence à avoir des conversations hyper prenantes.
On avait déjà fait quelques projets ensemble pour la fac, des vidéos pour Roline et des projets plastiques pour moi. Au final, il y avait toujours un rapport au corps dans ce qu’on faisait. Je pense que du coup, on s’est retrouvées à se dire de tout ce qui ressort de ce qu’on fait ensemble, de tout ce dont nous discutons, ben faisons-le déboucher sur quelque chose. Ça a donné cette exposition.
R : A la base on était trois. On a passé beaucoup de temps à discuter avant de se mettre dans des projets bien fixes. Au départ on était en mode “Bon alors ! Est-ce qu’on est d’accord. Est-ce qu’on est sur la même position sur le féminisme, parce qu’il y a tellement de féminismes différents.” Il fallait d’abord qu’il y ait beaucoup de discussions. Et ça a pris énormément de temps avant de commencer à créer plastiquement.
P : L’idée a émergé il y a à peu près un an. On se voyait toutes les semaines et on se disait “Aller ! On commence à bosser sur l’expo !” Et au final, on se parlait juste de nos envies, de nos idées. Et ça partait sur des discussions sur l’actualité, sur des trucs qu’on avait lus, des podcasts qu’on avait écoutés, un livre, une BD, un machin… Du coup, on s’est nourries de plein de sources différentes.

Ça aurait été bloquant si vous n’aviez pas eu la même conception de ce qu’était le féminisme ?

R : Non. Je pense qu’il y a des sujets sur lesquels on est pas d’accord. Enfin, pas d’accord mais ça se discute. Mais c’est ça qui est intéressant.
P : Toutes les discussions, les débats, on s’est aussi appris des choses entre nous. En fait, ce projet, ça a aussi permis de développer notre pensée. En un an, ma pensée a changé, évolué, elle s’est plus construite. On a aussi pu poser des mots sur nos pensées. Genre des choses qui nous semblaient évidentes ou intrinsèques, innées, sur lesquelles on ne s’était jamais posé de question, ça m’a fait réfléchir, travailler dessus, faire des recherches… Ça n’est pas forcément une question d’être d’accord ou non, c’est aussi une question de “Tiens ! Tu soulève une question qui ne m’est jamais passée par la tête !”
R : Oui. Vu que tous les projets, on les a tous faits ensemble, il fallait bien qu’on soit un minimum d’accord sur notre vision.
P : En fait, il y a des propos avec lesquels on n’est pas du tout d’accord dans le féminisme (d’où le fait qu’on en arrive à la conclusion qu’il n’y a pas UN féminisme mais DES féminismes). Après, on a des combats en commun avec des personnes. Mais moi, en tant que meuf précaire de gauche qui vit en squat, je ne vais pas me battre pour les mêmes choses qu’une autre qui bosse, qui est installée… Par exemple, me battre pour avoir le même salaire que quelqu’un, ça me parle pas tant. Ça n’est pas parce que tu es une meuf que tu es ma pote et qu’on va partager les mêmes idées.

Comment avez-vous conçu les pièces que vous présentez ?

R : On a tout fait ensemble.
P : La répartition des tâches s’est faite naturellement. On se voyait déjà tout le temps avant. Et du coup, on se voyait encore plus.
R : Par exemple, les empreintes de corps quand on les a faites, après on a fait une vidéo dans la douche, celle qui est sur la télé dans le sous-sol. Cette vidéo n’était pas du tout prévue. C’est juste que au moment de se laver, je me suis dit qu’il y avait quelque chose qui se passait et j’ai dit ” Stop ! Il faut qu’on filme ça !” Il y a des choses qui n’étaient pas prévues et qui se sont enchainées.
P : Au début, quand on a eu l’idée du projet, après toutes les discussions, on s’est un peu listé toutes les idées de choses qu’on avait envie d’exposer ou de projets qu’on avait envie de réaliser. Du coup, il y a des choses qui sont venues très vite, comme les culottes ou la fontaine par exemple. La chambre de la petite fille j’avais déjà le truc dans ma tête. Après, c’était selon comment on trouvait des trucs. Il y a une pote qui nous a donné des mannequins. On s’est dit faut qu’on les défonce (R : qu’on les démonte !). On a eu envie de faire pareil sur des jouets, du coup on a demandé des barbies sur les Robines des bennes et on en a trouvé à Emmaüs et on s’est mises à les déchiqueter. D’où le titre aussi Déchiquetées. C’est l’idée de base, le corps des femmes déchiqueté. Autant le corps d’une femme se fait déchiqueté par la société, il se fait déchiqueté dans sa vie, il est déchiré par plein de choses. Et il y avait aussi le truc, à nous aussi de déchiqueter et de défoncer tout ce qui représente “les filles”, donc les barbies, les jeux pour filles…
R : Beaucoup de pressions sur le corps des meufs, alors pourquoi ne pas montrer les corps différemment pour une fois.
P : Parce que c’est le corps réel comme la vitrine. C’est quoi le corps d’une femme ? Ben voilà, il y a du sang, de la morve, des croutes, des poils, de l’urine… C’est pas une photo de journal, magnifique, plastique. Et c’est pour ça les collages. On s’est dit qu’on allait déchiqueter des photos.
R : Les collages c’est trop bien, parce qu’en plus tu déchires, tu recolles, tu re-mêles plusieurs trucs, tu changes complètement le sens de plein de choses.
P : Tu te réappropries une image qu’on t’impose.
R : Ouais, dans les magazines avec des mannequins dessus, ben vas-y tu prends tu la libère du magazine.
P : Sur les définitions, on a récolté tous les dictionnaires qu’on pouvait. On en a lu peut-être une quinzaine ou une vingtaine, toutes les définitions “femme” et “homme”. Au début on tombait sur des vieux trucs. On se disait “OK, ça date des années cinquante. C’est hardcore, on va lire des dictionnaires plus récents.” On a affiché une photo de 1971 et une de 2017. Celle de 2017 est limite aussi hardcore que celle de 1971.
R : En fait c’est assez cool de se rendre compte que l’évolution ça n’est pas toujours vers le positif. Ça fait comme des vagues. Il y a des dictionnaires des années 80 qui avaient des définitions un peu plus saines que celles de 2017.
P : C’est ça. C’est intéressant de pas juste dire “Ah ! Il y a quand même plein d’avancées sur la situation des femmes !” Mais de se dire aussi, si tu regardes dans l’histoire, après mai 68, il y a eu plein d’évolutions, plein de gens et de mouvements qui se sont mis en place. Et après ça redescend. Là on est peut-être… non je me dis qu’il y a des sujets sur lesquels on est en train de redescendre par rapport à des avancées qu’on avait eu avant. Sur la PMA, sur l’avortement… Quand tu entends des politiques qui veulent abolir l’avortement, c’est impressionnant ! Comment on peut retourner en arrière à ce point là ? Et du coup, les définition c’était un bel exemple de ça.
R : C’est un peu un combat continu pour moi. Je me suis dit que c’est trop bien qu’il y ait des meufs qui se rassemblent et qui parlent de ça. C’est hyper important dans un premier temps pour prendre conscience de choses. Mais il faut que les mecs ils se réveillent aussi. Dans l’expo, on ne voulait pas que ce soit quelque chose qui enlève les mecs du processus. On veut que les mecs aient aussi leur mot à dire. Je voulais trop que tous les mecs participent à la criée par exemple. J’ai eu des retours de mecs qui me disaient qu’ils ne se sentaient pas légitimes de prendre parole par rapport à ça, que c’est notre combat… Je ne suis pas d’accord. Ça n’est pas notre combat à nous. Je pense que c’est à tout le monde de se remettre en question. S’il n’y a que les femmes qui se remettent en question et qui prennent conscience de ça, ben c’est juste une guerre, c’est nul.
P : C’est d’ailleurs un point sur lequel on n’est pas d’accord avec certaines féministes qui veulent à leur tour mettre les femmes au-dessus des hommes. Je ne suis pas d’accord avec les arguments qui disent que les mecs sont trop des merdes et que les femmes sont beaucoup mieux ou que les femmes pourraient faire comme les mecs. En fait je ne m’adresse pas au personne en tant qu’appartenant à un sexe, mais juste à un individu. Enfin j’aimerai, parce que même moi je ne le fais pas.
R : C’est déjà quelque chose d’être un mec et de discuter et de se demander “quelles oppressions je peux avoir envers les femmes, même sans m’en rendre compte ?”

Est-ce que vous avez d’autres projets à venir ?

P : Sami – qui est plus musicien – et Hortense – qui est plus circassienne – qui ont fait un spectacle de cirque, musique et théâtre tout à l’heure, nous ont proposé de continuer le concept d’expo-spectacle. On s’est dit que ça serait sympa de faire des tournées, partir dans plusieurs lieux pour présenter ça. Tous les quatre on pourrait bosser ensemble des spectacles et des expos qui se répondent, soient liés et interagissent.
R : Pas forcément sur le féminisme, quelque chose d’un peu plus large.


Interview de Paillasse et Roline

Exposition Déchiquetées à voir jusqu’au mercredi 22 décembre 2021 à Rivery plage arrière.

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