Encadrer les mouches

Architecte allemand venu vivre à Amiens en 2006, Félix Jünemann préfère vivre la nuit plutôt que le jour, pour fuir le bruit de la ville. C’est un personne très humble qui m’accueille chaleureusement et accepte de me livrer un peu de ce qu’il est pour La Bête. Cafés sur cafés, la discussion passe très vite de quelques minutes à plus de trois heures. Morceaux choisis.

Quelle est ton histoire ?

Félix Jünemann : Je viens de Bielefeld en Westphalie. Je suis né en 69. Mes parents sont du milieu artisanal. Du côté de ma mère, c’étaient des ébénistes. Du côté de mon père, des couvreurs. Mon père était devenu architecte. C’était l’époque d’après-guerre. Les années soixante où il y avait une énorme croissance économique et toute la société tirait vers le haut, matériellement, mais
aussi au niveau sociétal. Quant à ma mère, elle s’est vite retrouvée mère au foyer, d’une famille de six enfants. Atteinte d’une sclérose en plaques dans la trentaine, elle a eu une vie très dure. Je dirais que la réalité de cette maladie incurable et la situation dramatique qui en découlait nous a
beaucoup marqué, mes frères et sœurs et moi. Jeunes, nous avons fait beaucoup de musique, heureusement. À Bielefeld, il y avait une école de musique avec des pédagogues très capables. Nous jouions dans des ensembles de musique ancienne, dans des orchestres. Nous avons beaucoup chanté aussi. C’était une activité qui nous permettait de vivre, de rencontrer des gens, un champ d’épanouissement, de découverte, de culture. C’est difficile, décrire ce que la musique peut être pour quelqu’un. Je pense, ça peut donner un sens à la vie, c’est de cette taille là. Plus tard, dans la vingtaine, je me suis beaucoup consacré au chant. Je vivais à Hambourg à l’époque. Avant de devenir ébéniste, j’ai fait mes deux ans de service civil. Des gens comme moi, ça n’allait pas à l’armée, évidemment. En pleine guerre froide, situés à mi-chemin entre les Pershing et les SS-20 (NDLR, missiles balistiques), nous étions tous objecteurs de conscience. Enfant, je traînais à l’atelier de mes oncles. Je suis un peu né dans le bois, dans le milieu de l’ébénisterie avec ses odeurs spécifiques. Quand je dis odeurs, ce sont aussi les vernis chimiques, les solvants cancérigènes. À l’époque, il y avait une certaine insouciance. Je me rappellerai toujours d’un énorme four noir, dont le portillon était tout juste à la hauteur de mes yeux. Ils y brûlaient les chutes de bois, les copeaux. Il y a des images qui s’attachent, qui s’incrustent dans ta mémoire. Ça ne te lâche plus. Pendant cinq ans, j’ai gagné ma vie en tant qu’ébéniste-menuisier à Hambourg. Pendant cette période, je me suis intéressé à peu près à tout. Et puis j’ai mené la vie d’un gars dans la vingtaine, avec fêtes, folies, amours. J’allais partout à vélo. Peu importaient les distances. Je le fais toujours. Ça m’apporte une qualité de vie. Je souffre d’autant plus de la motorisation absurde de notre société. Ces véhicules nous procurent une notion de sécurité et de puissance. Tu roules dans ta forteresse, tu es chez toi, intouchable, tu es ta voiture. Sauf que cela nous pourrit la vie. Nous pourrions vivre dans des villes beaucoup plus agréables, adaptées aux êtres humains plutôt qu’aux bagnoles.


Quelles sont tes influences ?

Je n’ai pas dessiné systématiquement. Dans ma famille, ils ne mettaient pas l’accent sur la culture. Mes parents étaient des enfants de guerre, avec famine et nuits de bombardement et tout ça. C’était une autre réalité. Rien de soixante-huitard. À mon souvenir, j’ai eu, depuis toujours, unepréférence pour l’humour noir. Nous avons dévoré les histoires de Wilhelm Busch avec ses extraordinaires dessins caricaturaux où il se fout de la gueule des bons gens du village et toutes les trois pages il y a quelqu’un qui crève. Et puis, je m’identifie pas mal à Tomy Ungerer. Un Alsacien avec un regard bien moqueur sur le monde. Il me fascinait pour son indépendance d’esprit. Ses dessins sont trop bien. The Party par exemple. Un livre bien noir, où il caricature la high-society, les gens qui se croisent dans les soirées réservées. Drôle de mélange entre vanité et ennui. Au jardin d’enfants, j’étais tombé sur un de ses livres pour enfants. J’étais mort de rire. J’aime beaucoup les couleurs, alors j’ai passé pas mal de temps à peindre entre seize et vingt ans. Ça s’est perdu ensuite. Là, je reprends la peinture. À l’époque, la grande découverte pour moi c’était Mark Rothko. Il n’était pas encore connu comme aujourd’hui, où l’on voit les pauvres reproductions de ses tableaux dans chaque magasin de meubles. Alors que ses oeuvres sont faites pour être contemplées en grandeur nature, et il faut un certain temps pour les regarder, pour saisir les jeux de profondeur qu’il y a entre les couches de couleurs. C’est un peintre qui m’a beaucoup impressionné. De cette époque, j’ai des tableaux où l’on voit que je cherche à copier son approche. Ce que je fais depuis un an, ce sont des grands formats. Je viens de terminer une trilogie de toiles 130x200cm. Je me suis lancé dans des jeux de couleurs, sans réfléchir à ce qui allait en ressortir, ce que j’allais trouver. Ce dont il en émerge, ce sont des situations florales, de lumières et de végétation. Au moins, ces associations s’imposent quand je les regarde, et ça ne me déplaît pas.

Mark Rothko
Comment travailles-tu sur tes œuvres ?


Je n’aime pas trop le terme « œuvre », ça me paraît gonflé. Je cherche, je fais des essais. Mes idées partent dans tous les sens, et parfois, j’arrive à en saisir une. Alors j’essaie de réaliser quelque chose dans ce sens. Et si ça va bien, peut-être qu’il y aura plusieurs pièces ou feuilles un peu du même genre, qui vont dans le même sens, et qui donnent une petite série où il y a des entrelacements qui se nouent.Pour m’entraîner, j’allais systématiquement dans la salle des sculptures du Musée, les années précédant la fermeture pour travaux. Et au parc zoologique. Comme je savais qu’ils allaient partir, j’ai dessiné pas mal les éléphants. Des bêtes touchantes, d’une morphologie un peu bizarre, pas si facile à représenter.

Les zèbres aussi, avec lesquels il y avait une difficulté parce qu’ils me montraient toujours leur cul. Et puis j’ai commencé à dessiner dans les soirées, à l’Accueil Froid et à la Briqueterie. Et vaniteux comme je suis, j’ai commencé à scanner les trucs, pour conserver une trace. Ce qui m’a permis de faire une petite expo en très peu de temps à l’Accueil Froid, avec des croquis pris dans les soirées. J’avais tellement produit des tonnes de croquis. Tu te trouves face à tout ce papier. Comme tu t’es donné beaucoup du mal, tu es très attaché à tes feuilles de papier, surtout quand tu commences. Après, avec le temps, plus tu dessines, plus ça devient comme une écriture, des traits sur une feuille. Donc je ne savais pas quoi faire avec tout ce papier à recycler. J’hésitais à les jeter, parce que je les regardais et j’en trouvais des pas mal. Mais je ne voulais pas les garder, pour ne pas m’encombrer. Alors je les ai découpées pour en faire des collages. C’était en
2017 ou 2018. Pour le moment, je reste sur la peinture. J’ai envie d’en faire plus, et la vie est courte. C’est difficile de faire en sorte qu’un tissu
accroche le regard, qu’il y a une profondeur. Alors je regarde ce qui se passe entre les couleurs. J’observe. Parfois, j’y vais sans trop me prendre la
tête. Je me laisse aller, et puis, il y a des moments où je ne sais plus comment continuer. Alors je m’arrête, je bois des quantités considérables de thé. Je regarde. Tu as une vision de ce que tu voudrais faire, de l’ordre de l’imagination, et après, il y a autre chose qui sort…

Comment vois-tu le monde de l’art à l’heure actuelle ?


Je trouve l’art, les beaux-arts, enfin, ça se prend un peu trop au sérieux quand même, les beaux-arts et toute cette muséographie. Et, je me demande si ça n’est pas une affaire de win-win pour artistes et spectateurs. Je me moque et je m’interroge dans certaines œuvres sur cette sacralisation qu’apporte le musée aux objets. Parce que le musée, c’est carrément un temple. Ça apporte une notion quasi-religieuse aux objets. Tu prends ce torchon-ci, tu l’encadres ou tu en fais une sculpture et tu le places au musée : ben par définition, c’est de l’art. Voilà comment une boîte de conserve peut devenir une icône de l’art ! Et je suis le premier à y trouver une esthétique… Le lieu du musée, je le trouve très comparable à une église. Mais, à plus petite échelle, le piédestal ou le cadre, ça fonctionne déjà de la même façon. Poser quelque chose sur un socle, ça transforme l’objet. Ça devient un fétiche, il s’y ajoute une signification, une valeur, une force. Prends n’importe quel objet et encadre-le, pour voir. Ça provoque une distanciation. Je suppose que nous avons besoin de ça, pour aller plus loin, pour déclencher des associations, pour libérer le regard. Il y a un côté sensuel et spirituel qui me plaît beaucoup. Je suis très bien dans un musée.
Si j’y vais tout le temps, c’est parce que ça me fait du bien. J’aime bien l’ambiance, j’aime bien sentir une forme de concentration autour de moi. Mais je m’interroge aussi sur le regard sélectif des gens. Dès que tu mets quelque chose dans un musée, ça profite d’une attention qui va jusqu’à la vénération. Alors nous sommes entourés de belles choses qui restent inaperçues parce que personne ne les a pointées du doigt.

Tu as participé à l’exposition Libre Échange de Charlie Wellecam et tu sors beaucoup. Quel est ton regard sur la vie culturelle amiénoise ?


Ce qui me frustre à Amiens, c’est l’absence de culture qu’on ressent partout. Ça me rend malade quand je pense à tous les monuments qui tombent en ruine, sous nos yeux, dû à un flegme général. L’église Saint-Germain, sans utilisation depuis des décennies. La belle ruine néo-gothique, rue Saint Leu, qui devrait retrouver un usage, en urgence. Le square des soeurs grises.
Les façades de l’église Saint Leu. Je pense aussi à la Maison Cozette, place Vogel, où le collectif La Brêche avait monté une vie culturelle pétillante et qui est devenue proie de promoteurs. Nous nous retrouvons face à une architecture banale qui écrase la belle façade datant de 1780 et ça ne choque personne. La très bonne collection de dessins du FRAC mériterait d’être mise en valeur, dans un endroit plus grand, plus central. Je vois une grande qualité et énergie du côté de l’ESAD. La Maison de l’Architecture se débrouille avec un budget très limité, tout en tâchant de proposer un programme de qualité. Pareil pour la Maison du Théâtre. Chés Cabotans : y a-t-il une programmation d’avant-garde, une recherche de nouvelles pistes, un petit festival ? Il y a des marionnettistes de talent à Amiens. Tous ces gens sont des acteurs qu’il faudrait encourager et qui devraient être plus visibles. Le cinéma Orson Welles propose un excellent programme, et, n’oublions pas le Festival du film international. Ces événements donnent un peu d’espérance. Mais je me demande parfois s’ils existent malgré les autorités politiques, ou grâce à la politique locale qui brille avec Amazon et Shopping Promenade. Je ne pense pas qu’elle ait conscience du potentiel créatif d’Amiens, qu’elle l’exploite à sa juste mesure. Il faudrait éviter que
ces gens engagés ne partent travailler ailleurs. Car c’est en bonne partie ce que l’on résume sous le terme un peu flou de « culture » qui donne un
visage, du caractère à une ville.

Interview réalisée par Damien Chasle
Crédit illustrations : Felix Jünemann

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