Richard Palm : le passage nécessaire dans le bas-côté

Depuis qu’il est arrivé à Amiens il y a huit ans, Richard Palm a beaucoup bifurqué. Il a fait des
études dans plusieurs domaines, puis a enchainé les « petits boulots ». Mais parallèlement à
toutes ces expériences, il n’a cessé d’écrire des scénarios, à un rythme effréné, avec l’espoir avoué
d’enfin pouvoir un jour faire de cette passion son métier. Il nous présente aujourd’hui Le bas-côté,
court-métrage qui sortira début 2022 et sur lequel il compte pour l’aider à atteindre ses ambitions.

De quoi parle le film ? Que se passe-t-il dans ce bas-côté ?
Le point de départ du film, c’est un type, Franck, la trentaine, le personnage principal, qui est dans sa
voiture, à l’arrêt, au bord d’une route déserte, avec une usine qui fume au loin, et qu’il a fuit après y
avoir travaillé. Sur le bas-côté, il va rencontrer Adrien, la cinquantaine, qui se redirige quant à lui vers
cette usine, de laquelle il a été viré il y a longtemps. Il revient pour se venger. Ces deux générations
de travailleurs, d’ouvriers, vont se confronter, ils vont se serrer les coudes. Il y a un troisième
personnage qui apparait dans la seconde partie du film, Marine, qui elle-même quitte l’usine dont
elle était directrice, car remplacée. C’est donc un huis clos dans un décor unique, une espèce de
boucle dans laquelle les personnages tournent en rond, fuient constamment leur propre situation.
Les cadres sont assez fixes, il y a beaucoup de dialogues. L’inspiration des personnages que sont
Franck et Adrien me vient de l’univers de films différents. Franck est inspiré par Franck Poupart,
personnage joué par Patrick Dewaere dans Série noire. Ils sont un peu dans la même situation : on
sait qu’ils sont perdus d’avance, on ne pourra rien faire pour l’un comme pour l’autre, à part les
suivre dans leur déclin.


Avant de tourner, tu avais le décor en tête ?
Oui, mais je ne savais pas encore où je le tournerai. Le scénario, je l’ai écrit sur une économie de
moyens, en me disant que, même si je n’avais pas l’argent, il fallait que je le fasse. Et cette prise de
partie, ce cadre économique, ont même guidé mon écriture. Il fallait que je le fasse avec peu de
moyens, ça a créé ce huis clos en extérieur. J’avais juste une route en tête, une voiture, quelque
chose de très épuré, comme si je pouvais le tourner un peu partout, sauf qu’en fait ce n’était pas si
facile que ça : même dans un cadre épuré il faut avoir le cadre. Il fallait une usine, la cheminée, la
fumée, la route, la voiture, le champ… Il a donc fallu prospecter, chose qu’on a faite avec Guillaume
Lehingue, de l’association Boeuf Film, qui m’a soutenu. On a tourné dans la région l’hiver dernier,
jusqu’à tomber sur cette usine, à Boiry-Saint-Martin (Pas de Calais).

Pourquoi absolument une usine ?
L’usine est un personnage à part entière du film, même si elle est symbolique et préexistante. Elle est
facilement identifiable et elle est un peu comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête des
personnages. Il fallait qu’elle soit presque constamment présente à l’image.

Est-ce qu’elle recouvre aussi un aspect social, politique ?
J’ai l’impression que ce n’est pas à moi de le dire. En tous cas, je ne l’ai pas écrit comme ça ; politiser
les choses n’était pas ma volonté première. L’usine est juste toujours en arrière-plan comme un
décor, un contexte. C’est un symbole qu’on peut s’approprier ou interpréter à sa propre échelle.
Dans l’écriture, je pense que j’ai une opinion plus précise, mais consciemment, une éventuelle
politisation n’était vraiment pas à l’ordre du jour ! Après, ça parle du monde du travail, donc il faut
forcément mettre les pieds dans le plat ! Il y a aussi dans le film un côté absurde que je n’ai pas
évoqué, matérialisé par la présence d’animaux qu’on n’attend pas forcément, qu’on ne voit pas
forcément venir, et qui vient peut-être aussi pour désamorcer le coté drama qui aurait pu être assez
lourd et premier degré. Cela m’a aussi permis de donner un peu de souffle et de légèreté par rapport
à la situation.


Et comment s’est fait le casting ?

C’est moi qui ai choisi les acteurs. C’était un peu la partie la plus difficile du processus finalement.
Comme il y a beaucoup de dialogue, comme c’est un film de duos, de trios, il fallait
qu’individuellement ça puisse coller. Comme les dialogues, sont un peu surannés, écrits, ça peut très
vite être théâtral. Il fallait des gens qui puissent faire ça de façon naturelle, sans alourdir les choses.
C’était assez musical dans ma tête. Chacun avait sa propre partition et il fallait aussi que les musiques
de chaque acteur correspondent entre elles. Il fallait donc choisir les bonnes personnes pour les bons
personnages, et, plus que d’habitude peut-être, que ça se passe parfaitement entre eux.
Au début, j’ai demandé à des acteurs professionnels, voire connus, mais j’ai vite compris que je
n’aurais pas de réponse. Mais ça se tentait ! C’étaient des gens à qui je pensais en écrivant.
Finalement, pour le personnage principal, j’ai demandé à Brian Lacoste, un ami professeur
d’économie, j’avais vu dans sa personnalité un peu de Dewaere. Par contre, il était complètement
novice, il n’avait jamais joué. Il a accepté avec beaucoup de réticence, on a beaucoup travaillé, c’était
un risque pour lui comme pour moi. Pour les deux autres, je voulais des acteurs un peu
professionnels pour qu’il y ait un équilibre. Pour le personnage d’Adrien, j’ai passé une annonce sur
le forum cinéma, on a reçu pas mal de propositions (le rôle était payant, ce qui, sur un court-métrage
n’est pas souvent le cas). Mon attention a été retenue par la démo envoyée par William Prunck, que
je trouvais atypique, car un peu typée années 70… Et comme c’était un peu mes sources
d’inspirations aussi (Blier – Buffet Froid) il avait un peu la gueule de l’emploi. Pour Marine : c’est moi
qui ai démarché personnellement Allison Chassagne après l’avoir vue dans Irresponsable, une série
OCS. Je l’ai contactée directement via Facebook. Je ne m’attendais à aucune réponse. Elle m’a
demandé de lui envoyer mon scénario, et elle a accepté. Ça a été très fluide et facile.
On a répété avec les trois une ou deux fois, ça a très bien marché. Sur le plateau ça a donc été très
simple : ils avaient déjà joué ensemble, même pas beaucoup, mais ça suffisait, ils connaissaient leur
texte. On n’a quasiment jamais recommencé une prise à cause d’eux. Comme c’était en extérieur, en
hiver, les conditions étaient compliquées, c’était assez agréable !


Quand le public pourra voir le film ?
Début 2022, sans plus de précisions. Il est actuellement en post-production. Le montage son et le
mixage sont en cours. Il y a un compositeur qui réalise la musique en ce moment même. J’ai choisi un
joueur de thérémine. Je trouvais que cet instrument résumait bien l’atmosphère du film : il y a le
coté inquiétant, l’angoisse, mais aussi la légèreté.


Comment as-tu trouvé un joueur de thérémine ?
J’ai cherché ! Il n’y en a pas tellement en France. Puis je suis tombé sur la page YouTube de ce mec,
Grégoire Blanc, qui fait des reprises de thérémine, concerts, qui joue dans des orchestres. Je l’ai
contacté, et le film semblait, de son point de vue bien correspondre à son atmosphère à lui. Quand il
a vu le film monté, il était partant pour composer dessus, ce qu’il fait actuellement. J’ai hâte
d’écouter son travail. Je lui ai donné carte blanche pour lui laisser la plus grande liberté, même si je
sais déjà à quels moment du film je veux de la musique ou pas. On travaillera ensemble quand il
m’aura envoyé sa musique. C’est un peu stressant car ça peut complètement changer la couleur, la tonalité du film. C’est l’un des aspects qui contribue au fait que je ne puisse pas donner une date plus
précise de sortie du film.


Comment va s’organiser la diffusion ?
Pour l’instant absolument rien n’est certain. J’aimerais bien une diffusion au Ciné Saint-Leu. Je vais
les démarcher en tous cas. Mais comme c’est un court métrage, je pense qu’il faudra que sa diffusion
s’inscrive dans un cadre plus large. Sinon, le CAP, institution de court métrage de la région, m’a
proposé de leur envoyer pour peut-être une diffusion au Cinéma de l’Univers à Lilles. Et après je
viserai les festivals.


Comment as-tu obtenu les moyens de réaliser Le bas-côté ?
Le film est financé par la région Hauts-de-France, par Pictanovo, pour être précis. C’est un organisme
institutionnel basé à Roubaix et Lille qui finance des projets artistiques audiovisuels. Ils proposent
plusieurs catégories de financements : courts-métrages, performances artistiques, théâtre, longs
métrages… Sur les premiers films que j’avais proposés, j’ai visé le « fonds émergence ». Ils ont une
enveloppe et il est possible de candidater à trois dates différentes par an. Quand je candidaté avec Le
bas-côté, le film existait en tant que scénario. Le dossier, c’est donc ce scénario, accompagné d’une
note d’intention, puis une note de réalisation. Mais on n’est pas obligés d’être produits
techniquement, on peut simplement être soutenus par une association, ce qui rend l’accès plus
facile, pour un premier film. Moi, j’étais soutenu par l’association Bœuf Film. C’est une association
montée avec Guillaume Lehingue, camarade de fac. C’était mon premier film, mais c’était aussi le
premier que l’association défendait. On a obtenu l’argent en fin 2020 et on a tourné pendant 4-5
jours en février 2021. Bœuf Film m’a d’ailleurs aidé dans beaucoup de domaines. En ce moment, par
exemple, ils organisent un crowdfunding pour pouvoir indemniser les gens, majoritaires, qui
travaillent et ont travaillé bénévolement sur le film. Je profite aussi de la question pour remercier
Dominique Choisy, professeur à la fac et réalisateur, dont le labo scénario m’a beaucoup aidé dans
l’avancée de mon scénario, de mon écriture et de mon dossier.


Parlons un peu de toi maintenant. Le bas-côté n’est pas le premier film que tu as écrit ?
Non ! Avant, j’en avais écrit deux ou trois, pas plus. J’avais répondu à d’autres appels à projets,
notamment la première démarche avec l’ACAP, en sortant de la fac. Là, c’est un accompagnement
sur un an avec des rendez-vous mensuels avec une productrice et plusieurs intervenants, comme des
scénaristes. J’avais proposé un autre projet, qui avait été pris, que j’avais présenté au festival du film
d’Amiens puis à celui de Lille. Mais je n’ai pas trouvé de production, alors je l’ai un peu mis de côté.
Mais il existe ! Il a même existé sur plusieurs formes. C’était un court métrage d’anticipation, un peu
dystopique, conceptuel, qui était finalement un peu compliqué, parce qu’il fallait instaurer une
mécanique très précise et je m’y suis un peu embourbé. Et pendant même le processus, j’avais écrit
complètement autre chose parce que j’en avais marre, il fallait que je fasse le deuil. C’était un peu
entre Dans la peau de John Malkovich et Brazil, on était dans la tête d’un personnage ; c’était
l’histoire de gens, dans des bureaux, qui écrivent des scénarios pour quelqu’un.


Et depuis ?
Depuis Le bas-côté ? J’en ai peut-être écrit une dizaine. Je n’arrête pas d’écrire, il faut que je
continue, pour multiplier les réponses aux appels à projets, avoir plusieurs casseroles sur le feu.

D’où provient ton inspiration ?

J’ai une ligne directrice sur le travail, mais il y a plein de styles différents. J’écris beaucoup seul, mais
j’en ai écrit aussi à deux à quatre mains, pour m’essayer à d’autres styles, pour essayer aussi d’écrire
plus vite. Il y a des films de genre, d’autres, un peu dans la veine de Bruno Podalydes ou Pierre
Salvadori, ou sinon des choses plus contemporaines du style de Julia Decournau (Grave). C’est un peu
un écueil de le dire, mais c’est tout le temps des personnages un peu paumés, d’une certaine façon
forcément marginaux, parce que c’est comme ça qu’ils existent, un peu seuls contre le monde, mais
en tout cas font partie entièrement d’un monde précis dont ils se détachent de plus en plus, des gens
qui font des revirements de vie professionnelle, personnelle. Mais ça arrive souvent dans un contexte
de vie professionnelle. Je les inscris souvent dans un métier précis, dans un costume. J’aime bien
imaginer des personnages avec un costume précis pour pouvoir m’en détacher un peu : des mecs en
costard à des enterrements, des pompiers… L’idée est qu’ils soient identifiables facilement et que j’ai
toute les largesses pour les décortiquer tout au long du film. Comme justement j’ai fait beaucoup de
tafs alimentaires en voulant atteindre la case cinéma, c’est forcément des boulots auxquels je ne
m’attachais pas forcément mais dans lesquels j’ai eu le temps d’observer des tics, des manies qui
m’ont nourri dans mon écriture. Je réponds aussi à beaucoup d’appels à projets : ça me donne des
deadlines et des cadres, c’est un peu la carotte ! Ça donne aussi des contraintes : des fois il y a des
thématiques. Ça ouvre à différents exercices de styles qui engendrent différents types d’écritures.
Des fois certains appels à projets sont payants. Il faut payer uniquement pour participer ! J’essaie
vraiment d’ouvrir toutes portes ; de toquer à toutes les portes en tous cas. Pour moi c’est ça ou rien.
Ça fait huit ans que je fais tous ces boulots, je suis encore jeune, mais parfois c’est fatigant. Mais
pour l’instant je tiens le coup !

Idéalement tu voudrais donc faire du cinéma ton métier ? Scénariste ? Réalisateur ?
Les deux mon capitaine ! Je ne vais pas dire que je suis déjà scénariste parce que je ne suis pas payé
pour, mais j’écris à cette fin et je vis pour ça.
Aujourd’hui tu ne gagnes donc pas du tout d’argent avec ton activité cinématographique ?
Non, l’argent ne provient que des métiers alimentaires et ne sert qu’à payer un toit et remplir le
frigo !

Et le format court, c’est un choix ?
Non. Si je pouvais faire des longs, je le ferais. Mais c’est la case par laquelle tu es obligé de passer
pour faire tes preuves ! Je maitrise maintenant bien la gymnastique du court-métrage, mais j’aspire
vraiment à faire des longs. J’espère que Le bas-côté sera une carte de visite assez correcte pour
pouvoir faire un deuxième court rapidement et enchainer. J’ai déjà écrit la version longue d’un court
pendant le premier confinement. Je l’avais proposé en appel à projet pour les rencontres
cinématographiques à Cannes. J’ai passé le premier tour des sélections, mais pas le second. Voilà… Et
comme ça m’avait pris deux mois d’écriture quotidienne, le « non », du second tour a complètement
fait retomber l’excitation engendrée par le « oui » du premier. Je repasserai donc un peu plus tard
pour les longs.

Que peut-on souhaiter au Bas-côté ?
Je ne lui prédis pas un succès retentissant partout, je sais qu’il est loin d’être parfait, j’ai fait ce que je
pouvais faire, mais je serais déjà très satisfait à l’idée qu’il soit déjà au moins considéré comme un
film. Comme il est particulier dans son genre, il ne pourra pas faire l’unanimité, mais si les gens
peuvent au moins admettre qu’ils ont vu un film, ça m’ira !

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