Correspondances avec Brecht

Grand Peur et Misère du IIIe Reich (Furcht und Elend des Dritten Reiches pour les germanophones) est une pièce écrite par Bertolt Brecht entre 1935 et 1938 avec Margarete Steffin. A la veille de la Seconde Guerre Mondiale, à un moment où l’Allemagne sombre totalement dans le nazisme, Brecht écrit cette pièce comme un avertissement et analyse les comportements de ces compatriotes face à la dictature.
La Compagnie Correspondances s’apprête à monter sur scène pour défendre cette pièce.
Entretien (passionnant) avec Marion Bonneau, sa directrice.

Faire du théâtre

Quand as-tu lu pour la première fois  Grand-peur et Misère du IIIe Reich ? Quels sont tes liens avec cette oeuvre ?
Marion Bonneau : J’ai lu Grand Peur…  à l’école de théâtre, chez Claude Mathieu, à Paris, lors de ma formation de comédienne, il y a une trentaine d’années. J’avais alors travaillé l’une des scènes. J’en ai travaillé d’autres plus tard à l’occasion de stages. La force et la simplicité des situations, la très grande justesse des dialogues, la langue choisie, de tout cela j’ai gardé un souvenir très fort. Quand j’ai décidé de m’atteler à ce texte, j’ai retrouvé chez moi plusieurs exemplaires de la pièce. Il faut croire qu’elle m’avait suivie presque sans que je m’en rende compte.

Faire peur ?

Qu’est-ce qui t’a poussé à la mettre en scène ?
Je venais de créer Où tu vas , une pièce que j’ai écrite et mise en scène et qui est l’histoire d’une rencontre entre une personne qui est là et une autre qui arrive, une valise à la main. Nous avions abordé notamment cette question de la peur de l’autre, de la peur de l’accueil et j’avais envie que nous restions un moment sur cette thématique universelle que l’on sent si fort dans l’air aujourd’hui. 

J’ai repensé à  Grand Peur… . Je l’ai relue. Cela m’est apparu comme une urgence de me saisir de ce texte, de le donner à découvrir ou à re-découvrir.

Grand-peur et Misère du IIIe Reich (répétitions)
© Andra Badulesco Visniec

Faire des choix

Comment s’est opéré le choix des 10/12 scènes des 24 scènes de l’oeuvre originale ?
J’ai choisi des scènes qui permettaient d’explorer les différentes façons de se positionner face au régime nazi : les gens qui épousent la cause et se font complices, ceux qui tentent d’y survivre en se faisant le plus petits possible, ceux qui fuient et ceux qui décident de le refuser. J’ai privilégié des scènes qui se passent chez les gens parce que cela me semble encore plus fort de voir comment le régime s’immisce dans ces intérieurs, comment il dérobe la plus petite parcelle d’intimité, comment il interdit le secret.

La Compagnie du Berger a joué La Noce il y a peu de temps à Amiens… Vous allez jouer Grand-peur et misère du IIIe Reich dans quelques semaines. En quoi Brecht est si actuel ?
Je ne pourrais pas parler de toute l’œuvre de Brecht mais pour Grand Peur…, la composition même de l’œuvre, cette succession d’instantanés, renvoie à une modernité. Et puis les situations sont très quotidiennes, les interactions très fortes et simples à la fois. Et puis Brecht donne à voir, il invite le public à se questionner, à se positionner aussi. C’est très dynamique. Une écriture qui avance sans cesse, qui interpelle. Et puis malheureusement, la peur est un éternel sujet et ce qu’il raconte dans « Grand Peur… » renvoie à des actualités brûlantes qui engendrent de
nombreuses peurs et qui rentrent dans nos quotidiens plus ou moins insidieusement.

Grand-peur et Misère du IIIe Reich (répétitions)
© Andra Badulesco Visniec

Faire du lien

Cette création est annoncée comme la première partie d’un diptyque. Quelle sera la seconde partie ? Et pourquoi un diptyque ?
Brecht écrit Grand Peur comme une missive et la compagnie ne s’appelle pas Correspondances pour rien. J’aime faire des liens, faire écho également. Je trouvais en dehors du fait que cette pièce me hante depuis longtemps, très intéressant de proposer ce projet comme une missive adressée notamment aux plus jeunes. Et parce qu’il y a matière à échanger autour de cette pièce, que j’aime creuser les sujets, je me suis dit que les rencontres fomentées par cette création pour être des matériaux qui seraient ensuite travaillées pour créer une réponse à cette missive : quelles sont nos peurs aujourd’hui ? Comment agissent-elles sur nous, sur notre quotidien ? 

Cela donne aussi tout son sens à cette question de monter « un classique » aujourd’hui. Comment on parle de ce passé ? Comment on le laisse agir sur notre présent ? Comment on rebondit, on s’inspire (en toute modestie) de l’œuvre d’un très grand.

Faire de la scénographie

Il y a donc 10 à 12 scènes… qui ont un ordre chronologique et qui montrent les différents visages du nazisme et des réactions qu’il a enclenché. Comment as-tu réussi à mettre cela en scène ? Quelle est la solution scénographique avez-vous trouvée ?
J’ai cherché à évoquer un monde passé, avec nos pratiques théâtrales présentes. Je voulais un univers dans un camaïeu de gris autant dans le décor que dans les costumes, avec des touches de rouge. On parle d’un monde passé, d’un monde où on tente d’uniformiser la pensée, avec des soubresauts de résistance, des tentatives de colère, de résister. 

Je voulais aussi qu’on voit le théâtre entrain de se faire. C’est ça Brecht aussi. Cette fameuse distanciation où on dit au public : « vous allez voir du théâtre et maintenant nous sommes dans une rue avec deux SA qui fêtent l’arrivée d’Hitler au pouvoir. » et en effet, le fait de dire, de voir les comédiens s’habiller et devenir sous nos yeux ces personnages, on y croit. C’est magique. Mais on sait que c’est du théâtre, et je crois que c’est pour ça que c’est encore plus intense, encore plus magique. On donne à voir et à penser ces situations. Enfin j’espère ça.

Faire… tout simplement

En ce qui concerne la scénographie…Brecht annonce cette pièce comme un grand défilé. Il fait allusion à cette habitude très frénétique des nazis de scander tous les évènements à coup de défilés militaires. J’avais envie de quelque chose qui évoque cela, comme une suite de situations qui défilent devant nous. J’avais également envie que l’espace soit créé en direct par les comédiens. C’est Andra Badulesco Visniec, la scénographe qui m’a proposé ces trois modules sur roulettes, qui ont chacun trois faces et qui, suivant leur disposition évoquent différents lieux : une cuisine, une usine etc. Ces trois modules permettent également de travailler sur ce que l’on voit et ce qui est caché, sur cette idée que partout, on peut être à vue, à nu. D’ailleurs, les comédiens sont à vue en permanence.

Ces glissements tout au long du spectacle, c’est aussi une recherche de fluidité pour prendre le contrepied de ce qui peut devenir piégeant, la succession de scène, l’une chassant l’autre. Ces glissements participent à donner à la pièce une sensation d’unité. Partout la peur. Ce sont mille visages mais c’est la même peur.


Les représentations de Grand-Peur et Misère du IIIe Reich

  • 3 novembre 2020 à 14h et 20h30
    Espace Culturel Saint-André – Abbeville (80)
  • 27 novembre 2020 à 14h30 et 20h30
    Le Palace – Montataire (60)
  • 03 décembre 2020 à 14h30 et 20h30
    Le Chiffon Rouge – Flixecourt (80)
    ​Communauté de communes Nièvre et Somme
  • 10 décembre 2020 à 14h30 et 19h30
    Le Safran, scène conventionnée – Amiens (80)
  • 04 février 2020 à 14h et 20h30
    Espace Mac Orlan – Péronne (80)
    PETR Coeur des Hauts de France
  • 26 mai à 14h30 et 20h30
    Abbaye de Saint Riquier – Saint-Riquier (80)

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